Avant d'être développeur, j'apprenais déjà à construire

Le fil conducteur n'a jamais changé : apprendre l'outil qu'il fallait pour réaliser l'idée du moment.

Baptiste SAVE avril 2026 9 min de lecture

En 2013, au collège, j’ai dessiné sur un carnet l’idée un peu folle de transformer la salle des fêtes de ma commune en salle de cinéma immersive. Je possède encore ce carnet. Six ans plus tard, en 2019, ce projet existait réellement — rideaux, lasers, mapping sur la façade. Entre les deux, aucun diplôme, aucune formation qui m’y préparait. Juste une idée qui refusait de rester sur le papier, et quinze ans passés à apprendre une compétence après l’autre, jamais pour la ligne sur un CV, toujours parce qu’un projet en tête l’exigeait.

2013 — Première idée, dessinée sur un carnet
2019 — Le spectacle devient réalité
2026 — Reconstruction 3D complète de la salle, vérifiée sur place

Un parcours qui n’a pas mené où prévu

Sur le papier, tout commence par un bac électricité, puis un an de BTS électrotechnique que je n’irai pas au bout. À l’époque, ça ressemble à un échec discret, le genre qu’on n’inscrit pas sur un CV. Avec le recul, c’est là que j’apprends à configurer de l’électronique — une base qui dormira pendant des années avant de resurgir, sans que je m’y attende, dans un tout autre domaine.

La lumière, puis le DMX

Tout commence vraiment dans une association, très jeune, comme régisseur lumière — un rôle que je garderai jusqu’en 2023. C’est là que je croise pour la première fois le protocole DMX[1], celui qui pilote les projecteurs. Pour le comprendre, il faut entrer dans le binaire, l’adressage, la lecture d’un signal. Personne ne me le dit sur le moment, mais je suis déjà en train de raisonner comme un développeur : découper un problème, suivre comment l’information circule d’un point à un autre.

Je me souviens précisément du premier spectacle où tout a fonctionné comme prévu — les lumières calées sur la musique au dixième de seconde, sans décalage, sans raté. Vu de la salle, ce n’est presque rien. Depuis la régie, c’était la preuve que tout ce que j’avais bricolé en amont tenait la route, en vrai, devant du public.

La vidéo arrive au même moment, presque par la bande : un caméscope, puis Adobe CS3, CS4, Pinnacle Studio. Le jour où nos spectacles bénévoles réclament une synchronisation lumière-son-vidéo, je récupère aussi ce poste-là, et j’apprends le motion design sur After Effects en chemin.

Le carnet et la salle de cinéma

Dès cette époque, au collège, je filme déjà les journées portes ouvertes et les événements de ma commune. C’est cette pratique, mine de rien, qui fait naître l’idée du carnet : et si on transformait la salle de spectacle du village en une vraie salle de cinéma, pensée de A à Z ? J’y dessine l’implantation du son — où placer les enceintes avant et arrière, le centre, les subs, comment couvrir toute la salle — bien avant de savoir si ce projet verrait un jour le jour, tout court.

Premier croquis du projet, avec le plan d’implantation du système son (2013). Je possède encore ce carnet aujourd’hui.

Il faudra six ans pour que ce carnet existe en vrai. Entre-temps, j’apprends Adobe Audition, je comprends comment mixer une bande son en 5.1[2] en partant de zéro, je découvre le sound design. Pour pousser le projet un cran plus loin, on investit dans du mapping vidéo[3], projeté sur la façade et les murs de la scène. Et tout ce que l’électronique m’avait appris des années plus tôt me sert enfin à imaginer la structure technique capable de tenir cette expérience sonore et visuelle.

Il y a aussi eu SketchUp. Une question toute simple me hante : est-ce que mon idée tient vraiment dans cette salle ? Alors j’apprends à modéliser en 3D, et je reconstruis le bâtiment entièrement de mémoire. Ce n’est pas un exercice de style, juste une vérification — je veux savoir si ça rentre. En mars 2026, bien longtemps après, j’y retourne avec un mètre pour reprendre les vraies mesures. L’écart avec mon modèle fait de tête, treize ans plus tôt, est en moyenne d’une cinquantaine de centimètres.

Reconstitution complète de la salle réalisée de mémoire, des années avant de reprendre les mesures réelles.

En 2019, ce projet prend vie pendant un spectacle.

Le projet imaginé six ans plus tôt prend finalement vie en 2019 — lumière, mapping, tout ce qui avait été appris en chemin.

Je n’ai jamais appris une technologie parce qu’elle était à la mode. Je l’ai apprise parce qu’un projet en avait besoin.

La salle de cinéma m’a occupé six ans. La marque, elle, met beaucoup moins de temps à me happer.

Monter une marque à 18 ans

En 2018, un ami lance Pepinesque, une marque de produits. Le premier site, c’est moi qui le fais — sur Adobe Muse, ce qui aujourd’hui me fait sourire. Puis les besoins s’enchaînent plus vite que je ne peux les anticiper : des logos et des visuels produits, donc Illustrator ; des photos à retoucher, donc Lightroom et Photoshop. Et comme on vend de vrais produits à de vrais clients, il faut aussi apprendre à faire tourner une entreprise — livraisons, RGPD, facturation. On a dix-huit, dix-neuf ans, et personne ne nous a briefés sur rien de tout ça.

Quand la marque grandit, je reprends la vidéo pour ses publicités et je refais le site plusieurs fois, cette fois sur Wix.

Le monde de la nuit, jusqu’à ce que ça ne tienne plus

Je passe ensuite plusieurs années à suivre des artistes, d’abord comme vidéaste puis comme photographe. J’assiste à la naissance du festival Les Cuicuites Days. Le rythme, lui, est brutal : finir un service un vendredi à minuit, devoir être en soirée à 1h30 du matin, à plus d’une heure de route. Je finis par m’arrêter. Le monde de la nuit était trop intense, et je ne le dis pas comme une anecdote sympa à raconter — c’était réellement épuisant, et j’avais besoin de respirer.

Je le mentionne parce que ce parcours n’a rien d’une ligne droite héroïque. Il y a eu ce moment précis où j’ai arrêté, sans savoir ce qui viendrait après.

Le confinement a tout relancé

Ce qui vient après, personne ne l’a vu venir. Le confinement arrive, et avec lui le temps et l’envie de lancer mes premiers lives — une envie qui me démangeait depuis un moment déjà. Je me souviens encore du tout premier : cette sensation étrange de parler à un chat qui répond en direct, sans savoir si ce qu’on fait a le moindre intérêt pour qui que ce soit. C’est de là que naît Sleepless Night, un événement caritatif que je fais encore vivre aujourd’hui. Je développe mes premiers overlays, puis les premiers sites entièrement codés pour mes activités associatives.

Sur un coup de tête, j’apprends aussi Ableton — licence à vie achetée, matériel MIDI[4] acheté, deux morceaux produits et mis en ligne sur les plateformes de streaming. Je ne suis pas musicien. Je voulais simplement comprendre comment ça fonctionnait, et un live a besoin de son. La première fois que j’entends un de mes morceaux joué ailleurs que sur mon propre casque, ça me fait un drôle d’effet — quelque chose sorti de rien, devenu écoutable par quelqu’un d’autre.

À peu près au même moment commence l’administration serveur, en transformant mon premier PC en serveur Minecraft pour ma communauté. Aujourd’hui, ce même réflexe a donné un homelab[5] complet — NAS et serveur dédié — qui fait tourner mes prototypes de développement et mes propres services, dont Quests.

Sleepless Night aujourd’hui : tout se retrouve au même endroit

Ce qu’il y a de plus étrange dans cette trajectoire, c’est de voir à quel point Sleepless Night convoque aujourd’hui absolument tout ce que j’ai appris en quinze ans. La qualité du live dépend de la photo et de la vidéo. L’installation scénique et l’éclairage passent par le DMX, que je règle moi-même — le même protocole que je découvrais en 2011, sur les mêmes principes d’adressage. Les passerelles logicielles qui relient ce DMX à mon outil de pilotage des dons, Donation Goal Manager, c’est du développement pur. Les overlays qui s’affichent à l’écran pendant le live aussi. Le son de l’événement s’appuie sur ce que j’avais compris avec Ableton des années plus tôt. Et l’ensemble tourne sur mon propre homelab, descendant direct de ce vieux serveur Minecraft du début des années 2020.

En régie aujourd’hui — le même réflexe qu’en 2013 : dessiner le système, puis le faire tenir.

Rien de tout ça n’a été appris pour cet événement précis. Chaque brique vient d’un projet complètement différent, parfois séparé de dix ans, et elles se retrouvent pourtant toutes au même endroit, un week-end par an, à devoir fonctionner ensemble sans accroc devant un public qui regarde en direct. C’est sans doute l’endroit où je vois le plus clairement que rien de ce que j’ai appris ne s’est perdu en route.

Le développement n’a pas commencé ma trajectoire, il l’a rejointe

Le code, lui, s’est glissé plus discrètement dans tout ce parcours. Bien avant la moindre formation, je développais déjà pour le plaisir, sur Notepad, sous Windows XP, sur les PC de mes anciens emplois — quelques lignes de HTML, F5, et je regardais si la page s’affichait correctement dans Internet Explorer.

Ce n’est qu’après tout ce chemin que je suis une formation de développeur full stack — non pas comme un point de départ, mais comme la compétence suivante sur une liste qui s’allonge depuis 2011. Pas de poste de junior à la sortie ; une formation complémentaire en UI Design pendant cette période creuse ; puis le freelance, et des projets comme Quests, menés en repoussant mes limites avec l’aide de l’IA. La première fois que je vois quelqu’un d’autre que moi utiliser un site que j’ai entièrement codé, sans savoir que c’est moi qui le fais tourner en coulisses, ça me rappelle exactement la même sensation que la première lumière calée sur la musique, dix ans plus tôt.

Avec le recul, je ne vois pas une reconversion dans tout ça. Une reconversion, c’est changer de métier. Moi, je n’ai jamais changé d’objectif : j’ai toujours voulu construire des choses qui fonctionnent. Ce qui a changé, étape après étape, c’est l’outil du moment — la lumière, puis le DMX, la vidéo, le graphisme, la gestion d’entreprise, le streaming, le son, l’administration serveur, et enfin le code. Le développement n’est qu’un maillon de plus dans cette liste, pas son aboutissement.

Je ne poursuivais pas un métier. Je poursuivais une idée.

Ce que ça dit de ma façon de travailler aujourd’hui

Il m’arrive encore de fermer l’ordinateur en me disant que la journée est finie, de m’allonger, puis de sentir une idée s’imposer d’un coup — une architecture plus simple, un bug que je viens enfin de comprendre. Dans ces moments-là, je sais que je ne vais pas m’endormir tant que je n’aurai pas essayé. Alors je me relève, et je repars parfois pour deux ou trois heures.

Je ne raconte pas ça comme un exploit à reproduire. C’est simplement ce que ça fait, quinze ans à ne jamais lâcher un problème avant de l’avoir résolu — que ce soit un projecteur mal adressé ou une architecture de base de données.

Les outils ont changé quinze fois. Pas la manière dont j’apprends.

Le gamin qui dessinait une salle de cinéma sur un carnet développe aujourd’hui ses propres outils.